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Par Yves Blanc le 17.04.2006 à 17:15:03
Lu : 5475

TR 2006 : Du temps rêvé au temps pensé
Dans l’histoire de la pensée, comme nous venons de le rappeler, les philosophes n’auront donc pas fait exception à la règle : eux aussi ont rêvé à l’éternité ! Est-il preuve plus manifeste que le temps, en tout état de cause, puisse faire durablement obstacle aux esprits réputés les plus raisonnables, les plus « sages ». Nous disons bien faire obstacle car régler ainsi la question du temps en l’opposant à l’intuition de l’éternité c’est, à nos yeux, s’empêcher de penser le temps de manière ad hoc ― en réalité ― éviter autrement dit qu’il fasse enfin « problème » et maintenir de facto son esprit dans l’enfance de l’intelligence.

Mais gardons-nous de crier trop rapidement au scandale d’une telle innocence dans la mesure où cette position intellectuelle peut se révéler après tout confortable, tout au moins efficace comme distraction de la mort ! Rien d’un cauchemar nécessaire que de croire au prodige de l’éternité car il en va de l’enfance de la pensée comme de l’enfance de toute existence : elle n’est pas toujours dramatique, loi s’en faut, tant elle peut susciter la nostalgie d’un certain « âge d’or ».

En effet, l’esprit n’a peut-être pas toujours intérêt à grandir et à la différence de la non-philosophie comme des sirènes de la pensée scientiste du XIXe, nous nous refusons à faire l’histoire critique de la pensée, fût-elle philosophique, qui, « pour délivrer l’avenir des résistances du passé, traîne ce passé en justice et le condamne » 1. C’est que nous ne sommes pas sûr que penser « en réalité » son rapport au monde suffise à le penser plus rigoureusement et nous postulons plus prosaïquement que notre esprit, pas plus que notre corps, n’a le choix de ne pas grandir, de se soustraire au temps. De sorte que penser « en réalité », parvenir en d’autre termes à se poser le problème du temps, signe moins un progrès qu’une maturité normale de l’intelligence. Aussi ne voyons-nous pas en principe dans l’histoire de la philosophie « une passion mal éduquée, un état d’exploitation de la pensée et donc de l’homme », mais une simple étape du développement réel de la pensée.

C’est en tout cas à cette position plus nuancée quant à la valeur qu’elle attribue à la philosophie que se reconnaît la pensée aléatoire, à la différence de la non-philosophie qu’elle regarde pour cette raison comme « une attitude adolescente (de pensée), ― une forme insurgée de la liberté, une moderniste présomption ― (certes) indispensable pour réaliser la transition d’une époque à une autre »2.
Et c’est pourquoi la pensée aléatoire en vient à se poser enfin le problème du temps. Il n’est plus question pour elle de s’en passer ou de l’ignorer, bref de se distraire du temps, mais d’en gagner réellement en modifiant son instrument de mesure, c’est-à-dire la définition même de son unité.
Du temps rêvé au temps pensé, il ne serait donc question que de bien savoir compter jusqu’à un !










1 N. Grimaldi, Aliénation et liberté, Paris, Masson, 1972, p. 154 : « En cet anachronique procès, le juge étant instruit de ce qu’ignorait le prévenu, la sentence est évidemment injuste ».
2 Ibid., p. 155.

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