En prenant appui sur les débats qui ont entouré l’émergence de la
physique quantique, cette thèse vise à étudier le rôle des paradigmes dans
l’acte cognitif, afin de démontrer que ce qu’on désigne communément sous le nom
de science est en réalité une forme de pensée mixte, qui prend position sur le
plan métaphysique sans même sans apercevoir.
Elle cherche également à montrer qu’en séparant la science de toute
récupération par la philosophie, on peut mettre en lumière l’existence d’une
autre économie de la connaissance, où la plupart des paradoxes et des apories
qui paralysent la raison cessent d’être perçus comme tels. Il s’agit de la gnose,
ouverture radicale au réel qui existe depuis toujours aux marges de la pensée
philosophique, mais qui ne peut être expérimentée qu’à l’occasion d’un
dessaisissement de l’esprit vis-à-vis du système de tensions internes dans
lequel consiste, ultimement, la philosophie. Pour illustrer la façon concrète
dont une telle approche peut clarifier le travail de la science, je me suis
notamment appuyé sur l’exemple de la psychobiologie, discipline née de la
psychosomatique qui étudie l’interaction entre le corps et l’esprit, notamment
dans le déclenchement, l’évolution et la guérison de la maladie.
Enfin, dans le cadre d’un réflexion toujours ouverte sur l’ultériorité
de la philosophie, la dernière partie de l’analyse porte sur la possibilité de
trouver une issue au modèle fermé hérité de la phénoménologie critique, par une
expérimentation de l’instant présent envisagé comme acte de thérapeutique
transcendantale.
Aux origines
Mon travail ne présente pas de problématique forte au sens formel du
terme, car il s’organise avant tout autour d’une certaine manière d’interroger
la philosophie et la science depuis un champ de perception autre. Ce
dernier, comme je l’ai souligné, ne peut être atteint par une simple démarche
intellectuelle, mais uniquement par une expérience qui relève essentiellement
de la déchirure, de la chute ou de l’illumination.
Dans mon cas particulier, c’est à l’occasion de mon mémoire de maîtrise
que j’ai pour la première fois réussi à formuler de façon claire la
problématique qui a guidé toutes les recherches ultérieures. Le thème sur
lequel j’avais alors choisi de travailler était la psychologie des masses, et
très rapidement, l’analyse de la dialectique entre la masse et le Maître m’a
amené à me poser la question de savoir s’il était possible que l’humanité se
libère un jour du cycle de la violence.
Seulement, plus j’ai avancé dans mon travail, et plus j’ai eu le
sentiment d’avoir abouti à une impasse. En dépit des changements apparents qui semblaient
suggérer une possible résolution positive des absurdités de l’histoire, j’en étais
arrivé à la conclusion que cette dernière était en réalité gouvernée par un
petit nombre de schémas inconscients, et que toutes les tentatives de les
dépasser les avaient seulement reproduits sous d’autres formes. A la fin, cette
intuition d’une aliénation immanente à la nature humaine était tellement forte
que la seule image que j’ai trouvé pour la désigner a été celle du Cercle,
dans lequel la civilisation me semblait condamnée à tourner indéfiniment en
rond.
Par la suite, lorsque François Laruelle m’a proposé de faire mon DEA sur
la notion de causalité, cette problématique, qui était d’abord politique, s’en
enrichie d’éléments épistémologiques. De ce point de vue, le contact avec la
non-philosophie a provoqué une évolution assez paradoxale de mes conceptions. D’un
côté, en étudiant la façon dont la pensée occidentale avait échoué à dépasser
un certain nombre d’apories fondamentales liées à la théorie de la connaissance,
j’ai radicalisé encore mon intuition du caractère carcéral de la réalité. Mais,
d’un autre côté, des éléments nouveaux étaient venus la remettre en question.
Tout d’abord, et même si j’avais alors des difficultés à saisir ce dont parlait
François Laruelle quand il faisait référence à l’Un, je me suis progressivement
rendu compte que la non-philosophie percevait ce Cercle dans lequel j’étais en
train de tourner, mais qu’elle arrivait néanmoins à l’envisager depuis son
dehors.
Par la suite, cette possibilité d’une issue s’est aussi vue confirmée
par ce que je découvrais sur la physique quantique. En travaillant sur la causalité,
en effet, j’en suis venu à m’intéresser à ce qui s’était passé au début du
siècle avec la série de découverte qui ont permis la naissance de cette
discipline. Or, celle-ci était à tel point en rupture avec tous les modèles
classiques qu’elle semblait impliquer l’existence d’un nouveau mode de cohérence
du phénomène, et donc, d’une autre économie de la connaissance.
Le problème, c’est qu’arrivé à ce point, je me suis rendu compte que
j’étais arrivé devant une espèce de seuil. Le passage à cet autre mode de
cohérence demandait une sorte de saut (quantique, on le devine) qui ne pouvait
pas être réalisé par le seul biais intellectuel.
Les rêves
Or, que ce qui m’a finalement poussé à faire le pas décisif a été une
série de rêves gnostiques que j’ai commencé à faire à cette époque, qui
portaient presque tous sur les limites de la rationalité face à l’univers, et dont
la force était telle qu’ils ont progressivement balayé les constructions
intellectuelles dans lesquelles j’étais empêtré, pour les remplacer par à une
perception beaucoup plus profonde et plus vivante.
Je ne compte évidemment pas tous les raconter, mais j’aimerais en citer
deux, parce qu’il résument en quelque images tout ce que j’ai ensuite cherché à
développer par le biais discursif.
Premier rêve : la montagne : dans ce rêve, je me voyais
en train de grimper une montagne très particulière, qui semblait entièrement
recouverte de livres. J’essayais de progresser de mon mieux, mais comme ils
l’offraient aucune prise stable, il s’avérait que plus j’essayais d’avancer, et
plus je glissais. Je les écartais donc en masse hors de mon chemin, pour me
rendre compte - au fur et à mesure qu’ils me passaient sous mes yeux - qu’il y
avait une sorte de hiérarchie dans les matières. Ainsi, la première couche était
faite d’ouvrages portant sur les langues, puis venaient ceux sur les sciences
de la nature, puis l’histoire, les sciences humaines, etc. Cherchant
frénétiquement une prise, je les rejetais tous les uns après les autres,
jusqu’au moment où il n’est plus resté qu’un seul ouvrage... de philosophie.
Pourtant, bien qu’ayant rejeté tous
les autres livres sans scrupules, j’ai soudain ressenti une sorte de tristesse
terrible à l’idée de devoir renoncer aussi à celui-ci. Et ce en dépit du fait
que je voyais bien que sous lui, il y avait du roc, et, donc, une prise stable.
J’étais tout à coup confronté à un choix essentiel, que je ne voulais pas
prendre. Je ne comprenais pas, en effet, pourquoi on me demandait d’abandonner la
philosophie.
Sur le coup, ce rêve m’avait paru un
peu absurde, mais par la suite, j’ai pu mesurer à quel point son contenu était
profond. La philosophie, en effet, s’est toujours voulue comme la forme de
connaissance la plus haute. Ou plutôt, comme l’expression la plus authentique
de l’esprit humain. Cette identité, je l’avais toujours tenue pour acquise, et
je considérais que s’il devait y avoir un conflit, c’était entre la philosophie
et les disciplines qui réduisaient l’homme au rang d’objet. Or, pour la
première fois, je voyais exprimée de façon claire que la limite ne passait
peut-être pas là où je l’avais situé, et que même la discipline qui s’était
faite la championne de l’humanité et de la vérité pouvait participer du mal
qu’elle prétendait combattre. De façon remarquablement claire, ce rêve me
montrait qu’une certaine connaissance, au lieu de libérer la conscience, avait
tendance à la garder indéfiniment dans l’indétermination.
Deuxième rêve : le Dédale : peu après ce rêve, j’en ai fait un second,
qui en a en quelque sorte précisé le sens. Ce songe me montrait un immense
complexe fait de métal sombre. C’était une sorte de labyrinthe sans fin, qui
n’avait pas de base et pas de sommet. Sa population était composée d’êtres
difformes et craintifs, dont les corps étaient en grande partie mécaniques, qui
portaient des masques, et travaillaient fiévreusement dans le but de modifier
constamment la disposition de ce dédale, afin de le rendre toujours plus
résistant et efficace. Ils semblaient persuadés, en effet, qu’il existait un
Ennemi démesurément puissant qui cherchait à le pénétrer pour le détruire, ce
qui ne cessait d’alimenter un sentiment d’urgence et de peur à l’intérieur de
ses murs.
Pourtant, bien qu’il grouillait d’activité, personne ne savait par qui
tout ce complexe avait été crée, ni pour quelle raison. La population, en
effet, était frappée d’amnésie, et aucun de ceux qui avaient franchi l’enceinte
extérieure du Dédale n’en était revenu, si bien que personne ne pouvait
affirmer quoique ce soit sur la nature de ce fameux Ennemi. La vie entière de
cette société était donc organisée selon le postulat paradoxal d’une menace
dont on ne pouvait rien savoir, mais dont il se fallait se protéger en
renforçant le dispositif qui empêchait d’avoir la moindre information sur elle.
De ce fait, la vie dans le complexe était insupportable : car même si, en
apparence, le Dédale protégeait les habitants, il s’agissait d’une gratitude
extorquée, puisqu’ils devaient tout se sacrifier pour lui, leur conscience étant
conditionnée par le besoin de sécurité et le désespoir.
Je n’ai que des souvenirs assez confus des autres choses que j’ai
perçues dans ce rêve, où une multitude d’éléments et de récits semblaient se
croiser, mais je me souviens en revanche qu’à un moment donné, mon attention a
été attirée sur le destin d’un des habitants du Dédale. Il me semblait qu’il
jouissait d’un statut particulier, quelque chose comme enfant de l’un des
membres de la classe dirigeante, et il devait se faire opérer par une équipe
médicale pour remplacer une partie mécanique de son corps qui ne fonctionnait
plus. Or, dans un coin de la pièce, se tenait un Ange d’apparence humaine
(c’était le seul à jouir de ce privilège dans tout le rêve), totalement blanc,
l’air impassible. A un moment donné, il a avancé, et il a passé ses bras autour
de la créature qui se faisait opérer. C’était une étreinte très douce et
aimante, mais en même temps, extraordinairement puissante. Pendant ce temps, la
créature se débattait, avec une expression mêlant l’horreur et l’extase, et je
ressentais ce qui lui était communiqué à cet instant.
La scène suivante, je la voyais errant dans les rues, un sourire béat
sur les lèvres. Il répétait : " L’amour ! L’amour permet de
sortit du Dédale !", mais les gens fuyaient de peur en voyant
l’expression de son visage. A ce moment-là, il a approché d’une des grandes
portes, et l’a ouvert, provoquant une panique énorme partout autour de lui. Cependant,
je n’ai pas eu l’occasion de voir ce qui se trouvait derrière, pour la simple
raison que l’instant suivant, la perspective avait encore changé, et que je me
retrouvais dans la peau de l’un des habitants du Dédale, qui était en train de
s’enfuir par peur d’affronter ce qu’il y avait à l’extérieur. Il s’enfuyait par
une enfilade de couloirs, et à chaque tournant, une porte blindée se refermait
derrière lui. A la fin, il s’était terré dans une pièce minuscule, et une série
de protections se sont abattues derrière lui pour en boucher l’accès et le
rendre totalement hermétique, selon une logique d’accumulation totalement
absurde. La dernière chose que j’ai perçu avant de me réveiller était l’immense
soulagement qu’il ressentait à être enfin en sécurité derrière ces épaisseurs
de murs.
La prison phénoménale
Je dois dire que ce rêve a eu plus d’influence sur moi que tous les philosophes
que j’ai pu lire. Et surtout, il a déterminé un retournement complet du modèle
dans lequel j’étais alors enfermé sans même m’en rendre compte.
Lorsque j’ai travaillé sur la phénoménologie, j’ai souvent été fasciné
par ce concept d’une réalité qui se manifestait par le biais d’une autre, mais
qui, en elle-même, ne pouvait jamais être perçue. Mais en dépit de cette
impossibilité pour le phénomène d’être en adéquation avec lui-même, je n’avais
jamais vu quoique ce soit à redire à cette conception. Kant, en effet, avait
rigoureusement démontré que la chose en soi ne pouvait être connue, et
que, quoiqu’il fasse, l’esprit était condamné à rester enfermé dans une sorte
de sphère de résonance étanche. C’est sur cette base qu’il a posé un interdit
sur la métaphysique, et qu’il a déclaré qu’il était impossible de connaître le
monde suprasensible.
Or, ce rêve du Dédale m’a apporté une série d’indices extrêmement
précieux pour démonter ce circuit fermé. Il était clair, effet, que les limites
du Dédale, bien que correspondant à celles du phénomène sensible, n’étaient
pourtant que l’œuvre d’une peur collective, suffisamment puissante pour
affecter à un niveau extrêmement profond la façon dont la réalité se
manifestait à nous. Ce que me montrait ce rêve, c’est que le principe qui
verrouillait véritablement le monde phénoménal n’était pas la " chose
en soi ", mais la peur, qui une fois installée, engendrait
automatiquement les conditions de sa reproduction, y compris sur le plan
logique et cognitif. Il y avait, dans tout cela, une très forte notion
d’auto-saisissement, que je n’avais pas pleinement perçu auparavant.
Par ailleurs, il mettait directement en parallèle cette conception
phénoménologique aliénante avec d’une par la crainte de la mort, et de l’autre
une structure politique totalitaire, en montrant qu’en définitive, l’activité
créatrice de l’esprit pouvait être déformée de façon à limiter ses perceptions
et à l’enfermer à l’intérieur de lui-même, dans un labyrinthe en forme de
Monde. Cette triangulation ne m’avait jamais traversé l’esprit, et lorsque j’en
ai saisi le sens, j’ai compris qu’elle ouvrait la possibilité d’une
transfiguration du monde phénoménal à partir d’un dessaisissement interne.
Par la suite, j’ai pu mesurer à quel point un certain nombre les lignes
de séparation que je tenais pour constitutives du champ de la conscience
étaient en réalité le produit d’une violence. Le réel-en-tant-qu’Un, qui
était d’abord un concept obscur à mes yeux, s’imposait désormais comme une
présence vivante, mais dont la simplicité était sans cesse brouillé par les jugements
qui s’antéposaient à lui, donnant naissance à des systèmes de maîtrise dont la
philosophie était finalement l’illustration la plus tragique, puisque tout en
se tenant au plus prés de cette ouverture, elle s’était finalement révélée
incapable de l’accepter pleinement.
A partir de là, toutes les recherches que j’ai entreprises par la suite
ont eu pour but de mettre en lumière ces effets d’occultation, en explorant
systématiquement tout ce qui pouvait se trouvait en marge de la pensée et de la
science contemporaine. La critique que je mène à ce niveau n’est pas une dénonciation,
mais résulte plutôt d’un refus de l’indétermination dans laquelle nous nous
trouvons aujourd’hui quant au réel. Il me semble, en effet, que ce que nous
entendons aujourd’hui par ouverture est en réalité une indécision, qui peut se
manifester par une infinité de décisions philosophiques, mais qui cache finalement
un refus de se confronter à ce qui pourrait se révéler au-delà des limites de
tout système.
Le Monde, entendu au sens gnostique, est né d’un oubli qui s’est
transformé en évidence. J’ai essayé d’approcher son seuil, non pour essayer de prouver
quelque chose, mais surtout pour partager une expérience, en donnant à
ressentir ce qui se produit quand une brèche s’ouvre dans ses murs. De la même
façon, il n’y a pas, dans mon travail, de prétention à dire un chemin
privilégié. Carl Gustav Jung rapporte que dans les tribus primitives, lorsqu’un
individu fait un rêve spécial (ou rêve « mana »), il est tenu de le
dire aux autres pour qu’ils puissent profiter de son message. A partir de là, s’il
est vrai que nous formons, tous, une communauté transcendantale, rien ne me
semble plus logique que de proposer à la lecture ces rêves à caractère
transcendantal, comme point d’entrée possible dans la gnose.