A la recherche de la possibilité non-dichotomique de penser l’unité pour un sujet non-unitaire
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Brève introduction



 



On devrait quelquefois saccorder
le privilège décrire en laissant de côté lapproche académiquement responsable
et érudite de lacte de « production textuelle » et sautoriser
laudace enfantine doser poser certaines des questions fondamentales qui
dérangent. Ces questions sont précisément celles qui touchent les
présuppositions idéologiques-théoriques essentielles relatives à la ligne/lignage
de pensée que lauteur elle-même sest approprié. Présuppositions qui se
présentent virtuellement comme un donné pour un certain discours, ou, pour le
dire approximativement, comme son axiome. Le simple fait de poser ces questions
devrait être, en un sens clairement établi, irresponsable ou plutôt, témoigner
dune curiosité enfantine. Celles-ci devraient être formulées dans un état naïf
démerveillement ; persistantes, mais avec la prudence dun adulte qui
nattend ni de réponses définitives ni de révélations. Cette prudence marque
léveil de la pensée face la rigidité de la doctrine, le mouvement libérateur
de la sortie, même pour un bref moment, de la clôture du discours dans lequel
elle est conçue. Un tel « grattage » théorique de la surface des
fondements idéels profonds (pace le post-structuralisme) peut au moins
conduire à suggérer un autre positionnement critique de pensée, se mouvoir vers
quelque chose de plus radicalement différent.



Dans cet esprit et, en fait, au
nom dune méditation véritable, considérons la présupposition communément
acceptée par la pansée du feminisme post-structuralist de la nature
essentiellement
(sic !) non-unitaire du Sujet. Ce
faisant, je quitterai et, donc, me situerai hors du discours que jai fait mien
et qui me possède, de la tradition de pensée qui ma modelée, précisément ce
conglomérat de concepts et de théories appelé post-structuralisme. Par
conséquent, je suppose –et je vous invite à faire de même – que je ne
suis pas en train de faire une critique à partir dune position que lon
pourrait qualifier de « réactionnaire » ; jattends et souhaite
que cela savérera être le cas au fil de ce texte.



Je parlerai plutôt depuis la
position de quelquun qui a déjà commencé à éprouver le malaise de son
existence constituée par lidéologie post-structuraliste. Et tout cela prend
place dans lhorizon des préoccupations de la pensée philosophique/ théorique
féministe.







Section 1



 



Voici donc la
question : lidée de la non-stabilité ou de linstabilité du Sujet
est-elle (toujours) déjà stabilisée en tant que position théorique ? De
surcroît, est-il possible que le facteur stabilisant soit contenu dans les
présuppositions théoriques essentielles de la doctrine post-structuralisme,
constructiviste et/ ou déconstructiviste du Sujet non-unitaire, non fixé,
non-métaphysique ou post-métaphysique ? Pour le dire dans des mots qui
annonceront lhypothèse à lœuvre dans ce texte : y a-t-il des structures
conceptuelles sous-jacentes – cachées par les règles même du discours qui les
contient – qui demeurent hors de portée de la déconstruction et qui sont
contenues dans le concept de Sujet non-unitaires ; structures qui sont
elles-mêmes constitutives de ce dernier justement à légard sa nature
déconstructive ?



La raison
justifiant une telle question – qui lui donne une pertinence et, par
conséquent, une légitimité – est la nature binaire (ou dualisme) de la pensée
quelle maintient et impose tout à la fois. Cest-à-dire la position
post-métaphysique (sauto-proclamant impitoyablement) concernant les possibles
conceptualisations du Sujet comme non-unitaire seulement autorise une autre
position – en la constituant comme opposition -. Cette position différente est
celle du Sujet métaphysique unitaire stable et fixé. Au lieu de la lutte
inhérente au post-structuralisme en faveur dune pensée non-monolithique, dans
tout les écrits féministes professant lidée dun Sujet non-unitaire, toute
autre position dont lune dentre elles valide la possibilité dun Sujet
sappuyant sur un principe unifiant (quel quil soit) est automatiquement, par
définition, proclamée métaphysique, cest-à-dire stabilisatrice et
totalisatrice dans un style oppressif. Le problème réside précisément dans
cette logique de « lautomatiquement et par définition ».



Cependant, je ne mettrai pas en
question les lectures post-structuralistes et les critiques déconstructivistes
de la subjectivité comme étant unitaires et ce, depuis lhéritage cartésien
jusqu'au positivisme. En premier lieu, parce que – permettez-moi de
déclarer maintenant la position que je me suis déjà donnée sans entrer
dans des polémiques scolastiques – je les trouve toutes convaincantes. Ma
pensée a été formée – comme tant dautres de ma génération, jai été
« élevée intellectuellement » - conformément à la tradition
académique et intellectuelle du post-structuralisme. Par conséquent, ce que je
souhaiterai problématiser dans ce texte est spécifiquement cette situation même
de dualisme, lauto-position binaire et oppositionnelle de la pensée féministe
(et/ ou) post-structuraliste défendant la nature non-unitaire du Sujet. Je
montrerai que la dichotomie de la possibilité exclusivement métaphysique
ou non-métaphysique de penser le Sujet crée le cercle vicieux de la production
mutuelle de son Autre, ceci selon chacune des possibilités
« autorisées ».



En se posant
elles-mêmes dans notre « monde des idées », cest-à-dire en relation
avec tous les autres discours possibles, seulement et exclusivement selon la
logique du binarisme, la/ les Pensée/s du Sujet non-unitaire se situe(nt) politiquement
comme : agonistique, oppositionnelle et exclusive. Est-il possible de
préserver les gains de la critique post-structuraliste, déconstructiviste du –
en premier lieu mais non exclusivement cartésienne – Sujet unitaire et, dans le
même temps, admettre la possibilité de concevoir un Sujet reposant en une forme
ou un mode quelconque dunité et de stabilité immanentes qui ne serait
aucunement contraignante, restrictive et exclusive ? Est-il possible de
conceptualiser un Sujet unitaire qui ne serait pas totalitaire, un Sujet
dunité qui serait auto-transformable et animé par un mouvement
didentité ; en bref, un Sujet qui serait à la fois multiple et fondé sur
une identité immanente ? Dun point de vue méthodologique et politique -
dans la mesure où nous pouvons penser à certaines politiques/ distributions du
pouvoir de la connaissance – une telle possibilité, dont la pertinence ne fait
pas de doute, devrait être permise. Toutefois, subsiste la difficulté sérieuse
de considérer cette unité en termes qui ne sont pas métaphysiques ou totalisant
et même, paradoxalement, dans les termes de largument post-structuralisme en
faveur du multiple et le Sujet non fixé.



 



Section 2
(Conceptualisation de lunité après sa déconstruction)








Il représente
une véritable synecdoque où la notion d « unité » est
identifiée avec ses attributs traditionnels de « totalité »,
« fixité » et d « exclusivité » à limage de notre
héritage post-structuraliste, déconstructiviste et constructiviste de la
critique du Sujet unitaire. Ces identifications pars pro toto ou plutôt
ces identifications erronées apparaissent véritablement comme une règle sous la
forme de la totalité dune notion, entièrement redevable de la déconstruction
derridienne, qui refuse elle-même toute déconstruction. Par conséquent, la
structure du concept du Sujet fragmenté, instable, multiple na pas été
lui-même soumis à une déconstruction plus radicale étant donné que la seule
position quil conçoit comme point de vue de sa critique radicale est celle de
lAutre éternel – cette position métaphysique qui exclut en elle-même la
possibilité. Néanmoins, supposons un regard déconstructiviste sur ce
conglomérat conceptuel qui sappuiera sur les présuppositions épistémiques
immanentes de style déconstructif et ouvrira, en conséquence, sur une analyse
sur léconomie linguistique du discours. Précisément, le pouvoir de
distribution propre aux actes (discursifs) décisifs de nommer parmi les
concepts cruciaux constituant la position du Sujet non-unitaire et son discours
de critique post-structuraliste de la subjectivité est ce quil convient
dinterroger. En dautres termes, y a-t-il un/ des terme(s) qui possède(nt) une
position hégémonique parmi les autres concepts-clés se rapportant au Sujet
« discontinu » ? Je montrerai quil existe un tel terme ;
il sagit de la notion dUn (démantelé) qui prime sur les concepts subsidiaires
de totalité, stabilité autonomie, exclusivité (encore une fois, démantelées,
déconstruites, abandonnées…) qui sont normalement réduits à être les
conséquences sinistres du « règne » de lUn. Inversement, lUn est
normalement identifié, assimilé avec ses mauvais produits, principalement avec
lacte de totalisation et, donc, duniversalisation mais aussi avec lautonomie
à la fois comme auto-exclusion individualiste et moderniste et exclusivité par
rapport à lAutre . Jexpliquerai ce point.



Préservant – à ce stade -
notre propos contre toute ambition de débat ontologique sur lUn et le Multiple
ainsi que sur la dichotomie quils forment, je voudrais aborder la question de
lexclusion discursive et de la censure pesant sur le Nom-de-lUn. Plus
précisément, il semble que dans tout lhéritage philosophico-idéologique de
nature anti-métaphysique, il y ait une expulsion a priori tacite et une
condamnation morale de toute position énoncée depuis la perspective-de-lUn et,
donc de-lUnité, celle-ci étant automatiquement ramenées – voire dégradées – au
niveau des notions de Totalité (et répression totalitaire) et dUniversalité
(et dhégémonie universelle). Il semble quil existe une auto-censure implicite
à lendroit de la notion/ nom de lUn encouragée par tout les critiques de la
métaphysique et du cartésianisme qui interdisent presque toute discussion en
faveur dune logique-de-lUn quelle quelle soit. Ceci, dans la mesure où cette
dernière serait toujours déjà - cest-à-dire a priori
universaliste, totalitaire, exclusive, etc. De fait, la légitimité de la place
de l « Un » à lintérieur de la chaîne signifiante et/ ou
discursive ou plutôt du nom – voire tout simplement du « mot » - de
lUn dans le langage politico-théorique actualisé devrait être rétablie. Ce
rétablissement, de plus, devrait être accompagné simultanément – ou même rendu
possible – par la revendication du « droit » pour la notion (de lUn)
de ne pas être automatiquement identifié avec l « universel »
et le « totalitaire ».



Ma
revendication est, par conséquent, que dans les discours féministes de la
critique déconstructiviste (et pas uniquement), lusage du terme
« unitaire » pour autant quil nest pas exploré (sur un mode
déconstructif) dans sa relation dopposition au terme de
« non-unitaire » qui lui est préféré, est, en quelque sorte, vide de
sens. Autrement dit, il semble quelque fois fonctionner comme une formule
magique de condamnation (une sorte danathème de/ pour lère non-absolutiste),
étant donné que, dans le discours auquel il appartient,
l « unitaire » implique automatiquement – sans prise de
position critique ni temps pour la réflexion intellectuelle – les notions de
stabilité, totalité, fixité, etc.



La critique
féministe du sujet unitaire, définie traditionnellement (y compris par
elle-même) comme marginale dans le paysage du réseau de pouvoir intellectuel,
est déjà rigidifiée à lintérieur de sa propre position, celle-ci ne pouvant
produire quune pure opposition de laltérité quelle a construit et qui est toujours
déjà
fixée. Cet Autre théorique est fixé, présupposé a priori,
toujours déjà diagnostiqué comme appartenant aux « théories classiques de
lautonomie ».



« Les
philosophes féministes ont critiqué les conceptions classiques de lautonomie…
ces conceptions ignorent la nature sociale du moi… Les théories classiques de
lautonomie supposent que lon devrait être aussi indépendant et auto-suffisant
que possible. » (Friedman, 1997 : 41).



A cela Friedman oppose la
conception que se fait J. Butler de la subjectivité et quil décrit de la façon
suivante : « … la critique féministe des théories classiques de
lautonomie consiste en ce quelles présupposent un sujet cohérent, unifié
doté dune identité stable que le temps naltère pas et qui
« possède » ses choix. Cette présupposition est mise en question par
les conceptions post-modernes du sujet comme diversité instable, fragmentée,
incohérente de positions dans le discours (nous soulignons) »
(1997 : 42).



Apparaît ici
clairement un exemple de cette identification réductionniste de différents
prédicats. Celle-ci est également repérable dans la citation suivante où lon
peut pareillement remarquer leffet inhibant de cette accumulation dattributs
qui doivent tous nen former quun. A ce propos, la citation suivante, tirée
des Métamorphoses de Rosi Braidotti, montre la situation à la fois
aporétique et inhibante dans laquelle se trouve la discussion en faveur dun sujet
non-unitaire en excluant la possibilité – et peut être même des formes
nouvelles - dune unité et dune cohérence du sujet. Cest précisément
lexclusion et la suppression de lUn pensable qui donne lieu à une telle
situation. Braidotti se lance dans un courageux projet visant à transcender
cette aporie, à établir la substance et les modalités de la « colle »
(glue) qui fait tenir ensemble le sujet-qui-nest-pas-lUn sans
abandonner pour autant son positionnement théorique post-structuraliste. Elle
sefforce daccomplir cela en recourant aux moyens critiques de la psychanalyse
et à la notion dinconscient en particulier.



« La
sexualité est cruciale pour cette façon denvisager le sujet, mais à moins
dêtre couplée avec une pratique de linconscient, (…), elle ne peut pas
produire une vision réalisable dun sujet non-unitaire qui, aussi complexe
soit-il cependant, continue encore de tenir, dune manière ou dune autre,
ensemble
… Jaimerais faire remarquer, cependant, que si que dans la
tradition psychanalytique ces fissures constituent souvent la matière dont les
cauchemars et les névroses sont faits, il peut en aller autrement.
Jaimerai prendre le risque daffirmer que les contradictions et idiosyncrasies
internes ou autres sont effectivement un élément constituant du sujet mais
ils nont rien de si tragiques après tout
 (nous mettons en italique) »
(Braidotti 2002 : 39).



 



Plus avant, à
peine un paragraphe en-dessous, Rosi Braidotti prend toutes les précautions
pour ne pas trahir la vision du sujet non-unitaire alors quelle continue, en
fait, sa recherche de ce qui fait tenir ensemble ce « paquet » (bundle)
que lon nomme sujet.



 



« Je
considère linconscient comme la garantie de la non-clôture dans la pratique de
la subjectivité. Il défait la stabilité du sujet unitaire en changeant
et en redéfinissant constamment ses fondations à elle ou à lui. » (39-40).



 



Cependant :



« Lidentité
non-unitaire implique un large degré de dissonance interne, cest-à-dire des
contradictions et des paradoxes. Les identifications inconscientes jouent le
rôle daimants, de briques ou de colle. 
» (40)




 



Ce qui lamène à
lénoncé suivant :



« Selon
Irigaray, la stratégie la plus adéquate consiste à travailler sur le stock
cumulé des images, concepts et représentations de la femme… Si
« essence » signifie la sédimentation historique de produits
discursifs sur plusieurs strates, ce stock culturellement codé de
significations, de réquisits et de prévisions a propos de la femme ou de
lidentité féminine – ce répertoire de fictions régulatrices tatouées sur notre
peau – alors il serait erroné de refuser quune telle essence non seulement
existe mais est puissamment opérationnelle
. » (41)



Suivant la
ligne argumentative joignant ces différentes citations, lon peut voir que Braidotti
non seulement est à la recherche de ce qui « colle » ce
« paquet » appelé Sujet, cest-à-dire une quelconque
« unité » - ou, plus exactement, sa force ou son principe unifiant –
mais accorde également une légitimité à la notion
d « essence ». En ré-inventant de la sorte la notion
d « essence », elle prolonge largument dans la direction dune
revendication idiosyncrasique dune instance de lunité. Il sagit dune
argumentation renouvelée et idiosyncrasique en faveur de lunité puisque
celle-ci est enferrée dans une position qui est celle dune défense de la
notion de sujet « non-unitaire ». Daucuns pourraient trouver la
position de Braidotti contradictoire. Elle ne lest pas : sa ligne
dargumentation et dinférence est parfaitement logique et hautement
convaincante. Elle soutient lexistence de processus dunification à
lintérieur dune instance – celle du Sujet - qui est, en dernière analyse,
non-unitaire. De plus, son propos na même rien de paradoxal étant donné quil
semble parfaitement compatible avec les normes de la logique formelle.
Largument de Braidotti, sublimé de la façon que je viens de proposer, consiste
dans la revendication selon laquelle la coexistence de lunité et de la
non-unité est rendue possible par le simple fait que lexistence de chacun de
ces termes repose sur un niveau ontologique différent et représente un moment
épistémologique également différent ou distinct.



 



Section 3

 



Quest ce qui,
dans le texte de Braidotti, produit ces oscillations rhétoriques éveillant une
attention redoublée quant à la possibilité dêtre lu comme quelquun qui ne
soutient pas lidée dun sujet non-unitaire ? En dautres termes, il est
possible de relier une intention délibérée didentification avec une certaine
position théorique. La déclaration explicite dappartenance à une certaine
« ligne » de pensée sagissant dun problème particulier, à
lintérieur dun unique acte discursif/ textuel (virtuellement sur la même
page) dans lequel un argument en contradiction avec cette position est énoncé,
nest rien dautre quune identification idéologique. La répétition de cet
argument dauto-identification est un acte performatif dauto-assujettissement
à une certaine idéologie – la tradition post-structuraliste de réflexion sur la
question de la subjectivité -. Le langage défensif de la position de Braidotti
en faveur dune certaine unité du Sujet, mise en relief dans ces déclarations
dintention répétées, témoigne de limportance accordée à la question de
lappartenance théorique-idéologique. Ce langage prudent est formulé le plus
vigoureusement dans certaines locutions brèves comme les conjonctions, les
adverbes, etc. Ainsi, dans « cependant » (however) et
« encore » (still) dans « elle ne peut pas produire une
vision réalisable dun sujet non-unitaire qui, aussi complexe soit-il
cependant, continue encore de tenir, dune manière ou dune autre,
ensemble » (Braidotti 2002 : 39).



Mais ce
langage témoigne également de ces pouvoirs inhibants à légard du cours
potentiellement libre de largumentation, du mouvement de la pensée.



A loccasion
dun séminaire consacré à son travail et destiné aux jeunes universitaires
féministes de lest et du centre de lEurope, Judith Butler est interpellée par
un de ses étudiants qui lui demande si le Sujet non-unitaire, à travers sa
constante inconsistance, naffronte pas toujours déjà la question de la
« survie », la possibilité de sa mort. A un moment de ce dialogue,
Butler dit :



« Je
pense que certaines formes de transformation sociale impliquent
véritablement de ne pas sarrêter à la peur de la mort. Je ne pense que cela
soit une mauvaise chose. Ce qui est bien sûr intéressant à propos de la peur de
la mort ce quelle me révèle à moi-même. Je pourrais dire à un moment
donné dans le temps, que cest cela que je suis et quil nest pas possible que
je menvisage autrement. Je me dissoudrai si je faisais x, y et z. Je me
disloquerai fondamentalement si je faisais x, y et z. Et puis il savère que
vous faites x, y et z, à lintérieur heureusement dune communauté dont les
membres font la même chose et, effectivement, quelque chose en vous se
disloque et même meurt
. Mais de nouvelles possibilités émergent
également à sa place… (nous mettons en italique) » (Kolozova, 2001 :
29).



Dans cette
citation, une même prudence dans le ton de lécriture peut être détecté ;
celui-ci empêche le locuteur (i.e., Butler) de choir dans le
« fossé » (pit) (métaphysique), prévient toute possibilité
dune unité du Sujet. En bref, le sujet transformatif nest rien dautre quun
sujet social que lon désigne par « Je » quand il se rapporte à sa
possibilité de « mourir », dêtre « disloqué » ; en
dautres termes, quand il subit un changement social et, par conséquent,
exprime un engagement politique. Quand la lacune existentielle apparaît sur le
fond de labsence de toute (nouvelle) position (posée comme telle), ce qui
ré-émerge à la place de lancien « Je » nest pas, dans le discours
de Butler, un nouveau « Je » ou bien un « Je » détat ou de
nature différente mais « une nouvelle possibilité ». Dès lors, il
semble quil ny ait pas de « Je » dans la lacune laissée par la
crise. Comme sil ny avait pas de « Je »-de-la-crise, de
« Je »-de-lentre-espace, de « Je » sans conscience de sa
position sociale (politique). Parce que sil y avait quelque chose de ce genre,
ce serait cette chose qui, dans les mots de Braidotti, permettrait de
« coller » le sujet. Il devrait y avoir un principe dunification
présupposé. Lexclusion a priori de toute possibilité permettant un mode
dunité quel quil soit sous une notion dun sujet en dernière instance
non-unitaire est, du fait de sa restriction dichotomique, inhibant pour la
pensée. Cette exclusion conduit à laporie.



Cest, de
cette façon, que même Judith Butler peut se retrouver dans la posture de
soutenir un discours qui pourrait passer pour oppressif et discriminant :



« (…)
Pensez aux nombreuses années dimmigration de travailleurs turcs en Allemagne,
par exemple. Une population qui na pas de citoyenneté, dindividus qui ne sont
pas des citoyens et qui néchappent pas complètement au regard. Non pas
absolument absent, donc, mais spectralement humains. Ils ne font pas
parti du champ de ce qui est humain (sic !) (nous soulignons et mettons en
italique) » (Kolozova, 2001 : 27-28).



Il semble que
dans le discours post-moderne/ post-structuraliste il y ait un interdit tacite
mais dune incroyable force contre le fait de penser – sans parler du fait
daccorder une légitimité à linstance de – lunité et lUn. Larrière-plan de
cet interdit est constitué par la synecdoque non questionnée et non
questionnable de lunité avec des attributions comme la
« domination », la « répression », etc. La citation
suivante de Jane Flax illustre à merveille cette pratique théorique :



« Les
post-modernes considèrent tout ces vœux appelant lunité avec suspicion.
Lunité apparaît comme un effet de domination, de répression et comme un
succès temporaire de stratégies rhétoriques. (nous mettons en italique) »
(Flax, 1992 : 454) :



 



Section finale



 



Afin de
faciliter cette Sortie de la pensée de lemprise de la dichotomie (unitaire/
non-unitaire), on devrait saccorder le droit dêtre déloyal à légard de
lécole de pensée qui est la nôtre.



Une des
approches possibles de ce re-positionnement du penseur est la mise en position critique
et non-philosophique de la pensée à laquelle se livre François Laruelle. Elle
consiste à sortir radicalement hors de toute discursivité auto-référentielle,
cest-à-dire de la clôture de la pensée dans la tradition dun certain discours
et des obligations (épistémologiques, idéologiques) dadhésion. Toutefois, cela
nest possible quà condition dun recul radical par rapport à lidée
narcissique de lauto-suffisance de la philosophie, ou comme le nomme, plus
précisément, Laruelle – le Principe de Philosophie Suffisante (PPS).



Il sagit
dune tentative visant à saper lauto-position philosophique fondée sur lidée
quelle « est animée et traversée dune foi ou croyance à soi comme à la
réalité absolue, dune intentionnalité ou référence au réel quelle prétend
décrire et même constituer, ou bien à elle-même comme au réel. »
(Laruelle, 1989 : 17). Et Laruelle de conclure :



« Cest
son auto-position fondamentale ; ce que lon peut appeler aussi son
auto-factualisation ou son auto-fétichisation – tout ce que nous rassemblons
sous le Principe de philosophie suffisante (PPS) » (17)



Sans entrer
dans des explications plus poussées sur la méthode non-philosophique de
suspension du PPS, contentons-nous de supposer quil y a bien un phénomène de
loyauté « discursive/ idéologique », qui pourrait être inhibant pour
une pensée dont le but est une recherche authentique, et allons plus loin. Dans
cette optique, admettons la possibilité quil existe un « bon »Un,
une « bonne » unité et quelle na pas nécessairement à exclure le
non-unitaire ni, dailleurs, à considérer ces deux termes comme mutuellement
exclusifs.



Dès lors, où
situer cette position dun ailleurs de la dichotomie et comment est-elle
constituée ? La position de non-dichotomie est située et constituée précisément
par lUn. Néanmoins, il sagit dun Un qui est libéré de sa dette à
légard des constitutions philosophique et métaphysique selon lesquelles il
serait totalisant, universalisant et même particularisant. Envisageons cet Un
comme linstance du singulier, débarrassé – à lintérieur de cette instance
même de la singularité, de lunicité et de la solitude
« phénoménologique » - de toute responsabilité dêtre relatif (à)
quelque chose, de toute responsabilité historique et/ ou discursive.
Cest-à-dire dêtre relationnel, détablir des relations – étant donné quil
est toujours déjà, dans son instance minimale, en train de former un
couple avec une autre notion, concept, instance, etc. La mise en couple est un
binarisme, le binarisme implique la dichotomie. Par conséquent, accordons-nous
le droit dopter pour une possibilité complètement différente décrite par
Laruelle dans les termes suivants :



« LUn
est une Identité non-thétique en général, cest-à-dire à la fois
non-décisionnelle (de) soi et non-positionnelle (de) soi : sans volonté
pour essence, sans topologie pour existence ; sans le combat pour moteur,
sans lespace ou la figure pour manifestation (…) lUn est le minimum
transcendantal, la pétition minimale de réalité – cest-à-dire la réalité que
suppose tout pétition en général. » (Laruelle 1989 : 42).



Ainsi,
supposons une unité au sein du sujet qui ne serait dans une relation ni
exclusion, ni de binarité, ni même dopposition par rapport à linstance du
Sujet de non-unité. De surcroît, autorisons-nous à concevoir cette instance
dunité qui naurait plus aucun rapport avec celle de non-unité.



Autrement dit,
donnons-nous le droit de poser une instance grâce à laquelle nous pourrions
thématiser lunité sans être obligé de penser simultanément sa relation à
linstance (ultime ou dune autre nature) de la non-unité, cest-à-dire dans sa
singularité irrévocable. Concluons ces quelques pages par une invitation à se
laisser aller à de telles considérations avec un minimum dambition consistant
simplement à dépasser la loyauté idéologique de pensée accompagné par le désir
intellectuel de transcender la logique de la dichotomie. Franchissons un pas de
plus : identifier la perméabilité du discours féministe
post-structuraliste qui pourrait permettre une ouverture pour le regard curieux
sur ce qui permet de « coller » ensemble ce « paquet »
incohérent appelé Sujet.



 



 







References

 



Braidotti, Rosi.
2002. Metamorphoses: Towards a Material Theory of Becoming. Cambridge:
Polity Press.



Flax, Jane.
1992. The End of Innocence. In Feminists Theorize the
Political
, eds.
Judith Butler and Joan W. Scott. Routledge.



Friedman,
Marilyn. 1997. Autonomy and Social Relationships: Rethinking the Feminist
Critique. In Feminists Rethink the Self, ed. Diana
Tietjens Meyers. Westview Press.




Kolozova,
Katerina and Zarko Trajanoski (eds.) 2001. Conversations With Judith Butler:
Proceedings from the Seminar ‘Crisis of the Subject, held in Ohrid – Republic
of Macedonia 11-14 May 2000
. Skopje: Euro-Balkan Press.



Laruelle,
François. 1989. Philosophie et non-philosophie. Liège – Bruxelles:
Pierre Mardaga.



Traduction par Sathya Rao.
Katerina Kolozova