Philosophie et non-philosophie
du poétique
Présentation à la soutenance
Je vais essayer d’approcher l’objet
de mon travail de l’extérieur, en posant la question : comment parvient-on
à parler de « poétique » et de « non-poétique » ?
Pour répondre à la question, il
faut spécifier le point de départ, la voie parcourue et le point d’arrivée.
Après avoir retracé ainsi le
trajet, j’éclaircirai de nouveau le pourquoi d’une telle voie, ce que j’ai
voulu faire et ce que j’ai effectivement fait.
Le départ
Le rapport entre philosophie et
art semble depuis au moins deux siècles tout aussi fondamental que le rapport
entre philosophie et science. Je pourrais nuancer ou argumenter cette
affirmation en référence à l’histoire de la philosophie. Autrement les termes
« art » et « philosophie » restent vagues. Je pourrais, par
exemple, commencer à déterminer ce rapport à partir de la troisième critique de
Kant.
Ce qui m’a plus intéressé est de
voir comment ce rapport se configure quand il est question de la philosophie
contemporaine. Ce rapport est déterminant et en même temps il implique un socle
d’indifférence ou d’extériorité irréductible, ce qui induit à penser le rapport
autrement.
Il est déterminant pour les deux
termes parce que l’art semble conditionner la pensée. La philosophie est censée
dire la vérité de l’art. Avec le mot « art », je me réfère à tout
phénomène considéré artistique ou, plus génériquement, esthétique. En même
temps, je dirais que la philosophie est en rapport avec un art de plus en plus
abstrait. Dans ce rapport, l’art est devenu un usage spécifique du langage qui
produit des effets artistiques. Le rapport à l’art ainsi conçu ne renvoie pas
seulement à Kant et à d’autres philosophes antérieurs ou postérieurs. Il
devient un problème coextensif à la philosophie.
Je ne veux pas formuler ainsi un
jugement sur la relation de cet usage à la poésie, aux arts de la parole, aux
autres arts et aux autres disciplines qui continuent à déterminer la
philosophie. Je ne veux pas non plus dire que l’usage du langage est le seul
facteur à prendre en considération. Le caractère déterminant du rapport
art/philosophie tend aujourd’hui vers une zone où philosophie et art, en tant
qu’usage du langage, sont indiscernables.
Bien qu’il s’agisse désormais
d’un rapport entre deux langages, ce rapport fondamental reste marqué par une
extériorité ou une indifférence irréductible. Les notions produites par la
philosophie en rapport à l’usage du langage sont seulement en partie à
l’intérieur de la zone d’indiscernabilité. Elles sont internes et externes en
tant que moyens mi-langagiers et mi-noétiques de saisir le phénomène. Encore
une fois il ne s’agit pas de juger ces moyens. Je peux les considérer, par
exemple, comme des contenus (des poèmes, des romans) ou plutôt comme les contenus
que le travail sur ces œuvres a fait apparaître. Ces moyens peuvent aussi faire
partie d’une analytique existentielle tendant plus ou moins à la psychologie. Je
pense, par exemple, à ce que Sartre a écrit sur Baudelaire. Ils peuvent aussi
être censés constituer une théorie qui va vers la pratique, considérée d’avance
comme une mise à l’épreuve et une confirmation de cette théorie. L’exemple ici
est Mallarmé pensé par Alain Badiou.
En tout cas, il y a toujours une
extériorité de la philosophie par rapport à l’usage du langage.
La façon dont la philosophie est
en rapport à cet usage semble toujours le fruit d’un intérêt théorique qui
vient d’ailleurs. Il faut alors se demander : comment est-il possible que
le mouvement de la philosophie vers l’usage du langage n’ait pas d’effets dans
l’épaisseur du langage, si la philosophie reconnaît comme son propre objet la
vérité de l’usage du langage ? La question s’impose d’autant plus que l’inverse
se vérifie. Il suffit de penser à l’épaisseur théorique de la poésie du 20ème
siècle. L’intérêt porté à la théorie donne lieu à une pratique du langage. Ce
qui semble signifier que la pensée, l’usage du langage et ses effets
artistiques ont un point en commun.
Comment déterminer le reflet de
la philosophie dans l’usage du langage, cause d’effets spécifiques ? Si je pars
du rapport contemporain entre philosophie et langage, je pense ainsi le contact
direct, la pensée et l’usage du langage porteur d’effets.
La voie parcourue
J’ai pu formuler deux
hypothèses :
1) Le rapport de la philosophie
au langage comme utilisation du langage reste un rapport extérieur, si on pense
aux intentions de la philosophie. Mais cette extériorité n’est pas un manque,
c’est au contraire la meilleure réalisation possible du rapport. L’extériorité est
volontaire et il s’agit même de la manière dont la philosophie se met en
rapport avec le langage et en tire profit. Ce profit est la pratique, la
possibilité de créer des effets en partie théoriques en partie langagiers.
2) L’usage du langage devient le
plan déterminant pour la philosophie. On peut admettre ce plan décisif, une
rationalité de l’usage du langage, et ne pas accepter les prétentions de cette nouvelle
raison. Cela est légitime parce qu’on peut formuler l’hypothèse d’un rapport
possible entre pensée et usage du langage qui ne comporte plus d’extériorité
philosophique.
Toute tentative de travailler ces
hypothèses nécessite une définition du lien entre la tentative et la
problématique de l’usage. Puisqu’il est question d’une façon structurée d’utiliser
le langage et non d’un effet dû au hasard, le langage dans lequel le rapport
est exprimé est nécessairement lié à
l’usage. Si je parle d’usage, c’est déjà un usage. C’est la réalisation et
l’appropriation de l’usage par la pensée.
Je peux réagir de deux façons
différentes. La première réaction, la plus immédiate, serait de parler du
rapport usage/pensée en essayant de produire les mêmes effets de l’usage. Je
pourrais comparer cela à une paraphrase poétique d’un poème. La comparaison clarifierait
et simplifierait le problème, mais dans un langage moins rigoureux et plus simpliste.
Si je reste à l’intérieur du rapport, je ne pourrais pas étaler tout ce qu’un
tel rapport comporte. Tout ce que je pourrais dire apparaîtrait comme
artificiellement virtuel ou artificiellement naïf.
En même temps, si je reconnais la
« raison » de l’usage pour qu’elle ne serve plus à satisfaire les
exigences de la philosophie, ce discours serait de toute façon en rapport avec
l’usage dont il parle. Si je ne veux pas rester sur le langage par le langage
mais sortir du cercle, je peux essayer de traiter le rapport selon l’histoire
de la philosophie. C’est la deuxième réaction possible. Mais dans ce cas, je
pourrais toujours trouver un supplément langagier qui conteste, comme partielle,
la lecture historique. Peu importe que ce soit, ou non, une lecture disons
« différentielle » de l’usage comme phénomène historique.
Aucune de ces deux réactions,
comme approche au double problème, ne semble adéquate.
Pour emprunter une autre voie,
celle que j’ai choisie, il faut préciser ce qu’impliquent les deux thèses. J’ai
cherché un cadre pour traiter le problème et le traiter en même temps par
l’usage du langage, l’histoire et la pratique de l’histoire, sans en cela juger
le rapport instauré.
J’ai dû accepter certains
présupposés : 1) d’abord un Réel radicalement immanent en soi, qui précède
et expulse toute pensée prétendant le saisir, apparemment présupposé par
l’usage du langage et mis en jeu par la pensée comme extériorité qui rend compte
du langage ; 2) ensuite une schématisation des types de pensée, à partir
de l’existence de la philosophie comme une pensée parmi d’autres ; 3) l’idée
de la philosophie comme un mécanisme qui se répète. Cela comporte une
apparence de simplification ou une impression que tout est réduit à un discours
qui se répète. L’enrichissement de cette matrice est possible seulement a
posteriori. Les deux présupposés précédents ont des effets sur ce mécanisme et
sur les façons de l’articuler, mais ils ne peuvent pas être saisis dans
l’immédiat.
Si j’accepte ces présupposés, le
problème peut être traité d’une triple façon: à partir de la première
hypothèse, à partir de la deuxième et à partir du problème plus général qui
encadre le rapport, c’est-à-dire la relation entre le Réel et le lien
langage/pensée. Dans ce cadre, j’ai essayé de penser l’utilisation du langage
et le rapport entre langage, pensée et l’extériorité censée déterminer le
problème sur le modèle du Réel. J’ai pensé pouvoir de cette façon arriver à traiter
le rapport usage du langage/pensée.
La décision de procéder ainsi a
des conséquences et des implications très concrètes. Par exemple, les
références aux ouvrages philosophiques sur le rapport entre poésie et
philosophie ne sont présentes qu’en marge. Il n’est pas question directement de
poètes, ce qui peut sembler paradoxal. Mon texte peut ainsi donner l’impression
d’avancer par présuppositions et par axiomes, de suivre une ligne qui souvent
se plie et revient sur soi ou de toujours rester sur un mouvement introductif. Tous
ces aspects ne sont peut-être pas suffisamment expliqués dans mon texte, mais
je pense en avoir expliqué et analysé les causes. Dans la théorie, les causes
justifient les effets, qui ne peuvent pas être évités En tous cas ils sont assumés
et j’espère justifiés par la difficulté et la particularité du sujet.
Le point d’arrivée
Je peux maintenant décrire le
point d’arrivée en relation à la poésie. La poésie est le prototype et le
modèle de ce que j’ai appelé l’usage du langage. Ce rapport privilégié et
présupposé à la poésie me sert à poser les trois notions qui résultent de mon
travail : le poétique, le non-poétique et la naturalisation.
La première notion, le poétique,
correspond à la première hypothèse et à la première façon de la traiter. Le
poétique reconnaît implicitement à la poésie sa valeur de prototype pour tout
usage du langage. En même temps cela signifie la mise en arrière-plan de la
poésie comme fond ontologique sur lequel le poétique se construit comme pensée.
Le poétique est une idée quand on s’intéresse au langage, un langage quand on s’intéresse
à l’idée. De cette façon il implique la prétention d’avoir acquis une
substantialité dérivée du langage donné de la poésie. Dans l’acte même de
saisir ce langage donné, il s’engage en réalité envers autre chose.
La deuxième notion est le
non-poétique, correspondant à la deuxième hypothèse et à la deuxième façon de
traiter la raison de l’usage. Le non-poétique reconnaît la valeur constitutive
de l’usage, il ne veut pas fonder une structure comme le poétique. En cela, le
non-poétique revient au donné, revient aux « choses » parce qu’il
revient au langage des textes – dans mon texte à Schiller et à Nietzsche, au
naïf et au sentimental, et à l’apollinien et au dionysiaque –, comme usage de
l’histoire et aussi comme théorie du phénomène. Le non-poétique acquiert-il ainsi
une consistance ? Le non-poétique n’est pas le rapport direct
pensée/usage, il y a toujours une extériorité de départ qui ne peut pas être
mise entre parenthèses. Sa consistance ne peut qu’être limitée, parce que le
non-poétique n’indique pas la vraie consistance du problème.
Si je pose les deux termes –
usage et pensée – séparément, comme réellement séparés et non séparés dans la
pensée, puisque c’est ainsi qu’on les a posés, le rapport est un problème. Il
ne l’est plus si je le pose à la suite d’une instance extérieure au rapport. Si
je pense l’instance comme indifférente, la réciprocité ou l’extériorité des
termes n’interpellent plus la pensée. J’appelle la naturalisation du problème
l’idée qu’il n’y a pas de problème du poétique et du non-poétique. Les deux
notions ont une consistance et par ces notions j’ai à faire à un problème plus
universel.
L’usage du langage ne peut pas
être repensé à l’intérieur de la zone d’indistinction de l’usage entre art et
philosophie, mais ne peut pas être repensé au niveau de la naturalisation non
plus, parce que la naturalisation est encore à l’intérieur de la logique du
rapport. Elle en est à la limite, marginale, mais à l’intérieur. La naturalisation
délimite le poétique et le non-poétique. L’extériorité n’est pas encore
l’immanence radicale et la naturalisation ne tient pas compte de cette
immanence. Une pensée selon le Réel, ce qui s’appelle une non-philosophie,
pourra peut-être s’approcher de l’utilisation du langage.
Conclusion
Comment répondre maintenant à la
question : pourquoi ai-je décidé de suivre ce parcours assez
tortueux ? Puis-je dire ce que j’ai voulu faire et ce que j’ai fait ?
Ma décision est motivée par
le besoin théorique d’empêcher que la zone d’indistinction entre langage et
pensée se constitue et se referme sur soi. Si on ne retrouve pas le plan de
consistance, la raison réelle de l’usage du langage et des effets, on ne peut
que s’étendre à l’infini dans la capitalisation du savoir et y trouver de plus
en plus de présupposés non exprimés. C’est la notion de Réel, à laquelle on ne
peut pas renoncer, qui est ainsi mise définitivement et concrètement en
question.
Mais je ne crois pas que la
critique de cette indistinction puisse être accomplie dans l’immédiat. Pour
cela je me suis intéressé aux philosophes qui construisent une pensée forte.
J’ai voulu et j’ai essayé d’explorer ce que cette pensée peut donner au sujet
de l’usage du langage.
Cette décision a donné au moins
un résultat concret. Avec les notions de poétique, de non-poétique et de
naturalisation, on peut peut-être réagir différemment devant toute pensée dont
la façon de procéder est un usage du langage, mais la théorie de l’usage reste
implicite. En cela, comme dirait Deleuze, ces notions doivent être considérées
comme des machines.
Il reste à explorer à nouveau les
textes qui ont été utilisés, en partant cette fois des résultats de mon
travail. Il faut revenir sur Spinoza, Leibniz, Nietzsche en partant du poétique
et du non-poétique. Il reste à approfondir le contact entre l’usage du langage
naturalisé et la pensée selon le Réel. Il reste à expliciter le rapport entre le
poétique, le non-poétique et la poésie. Quelle poésie ? Il y a un livre de
Ferdinand Alquié qui s’appelle La
philosophie du surréalisme. Il y a effectivement dans le surréalisme sinon
une philosophie au moins une pensée importante à saisir, mais avec d’autres
moyens théoriques. En partant des trois notions que j’ai essayé de construire, peut-être
pourrait-on repenser le surréalisme comme poésie selon le sur-Réel. Ce travail
est l’aménagement d’une passerelle pour aller vers ces objectifs.