- Non-philosophie du sujet politique : une généalogie du pouvoir
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Sophie Lesueur
Texte de soutenance de thèse
Université de Nanterre – 26 janvier 2008
Messieurs les membres du jury,
Mesdames Mesdemoiselles Messieurs
C’est un honneur pour moi de présenter mon travail devant vous aujourd’hui ; il est l’aboutissement de recherches et d’études menées depuis 1996 au sein de cette université de Nanterre, mais au-delà, de quelques dizaines d’années de réflexion et de questionnement personnels. Je pourrais dire que, je suis tombée dans la philosophie dès le plus jeune âge, à la manière d’Obélix dans la potion magique. Mais ma première rencontre avec la discipline en tant que telle s’est effectuée comme la plupart d’entre nous en terminale, de la manière la plus agréable qui soit et pourtant, à ce moment de mon existence, je choisis une toute autre voie, motivée par un souci de rationalité existentielle et économique – peut-on vivre sérieusement de l’écriture philosophique ? J’ai donc choisi d’étudier les langues étrangères appliquées, mais au bout de trois ans, éloignée de moi-même comme je l’étais, il devint évident que je devais me réorienter. A Lyon où j’étudiais, je croisais chaque jour des étudiants de l’Institut d’Etudes Politiques dont nous étions voisins, qui m’eurent bientôt convaincue que je pouvais y trouver ma place. Et je la trouvai effectivement, en retrouvant la philosophie et découvrant plus particulièrement la philosophie politique. Ce fut pour moi comme une révélation. Après l’obtention du diplôme, en 1990, je fus de nouveau confrontée à la même rationalité logico-économique et au lieu de poursuivre ma réflexion philosophique dans le cadre universitaire, j’intégrais l’administration centrale, me promettant de remettre cela à plus tard. Je devais quitter la fonction publique au bout de deux années de bons et loyaux services, désormais convaincue de l’absurdité de ce que j’étais en train de faire. Je décidai dans un premier temps de me consacrer à l’écriture, puis ayant compris la difficulté d’une démarche par trop solitaire et la nécessité de compléter mes connaissances, je repris un cursus universitaire, cette fois enfin uniquement consacré à la philosophie.
Alors, il serait complètement inutile de vous relater tous ces événements s’ils n’avaient pas un lien très étroit avec le sujet que j’ai traité dans le cadre de ce travail de doctorat intitulé non-philosophie du sujet politique. Qu’est-ce qui fait d’un homme un être assujetti au Monde plutôt que véritablement autonome et libre, dans ses décisions comme dans ses actes ? Assujetti, asservi, en dépit de ce qu’a proclamé le discours philosophique dominant au moins à partir du XVIIIe siècle. Je restai en outre imprégnée des questions soulevées par mon passage à l’IEP et avait à cœur de les approfondir. C’est dans ce contexte que j’ai découvert la non-philosophie, la pensée de François Laruelle. Et ce fut pour moi comme une seconde révélation. Je dois à certains auteurs, et F. Laruelle en fait partie, ces moments exceptionnels où la lecture s’interrompt : le moment où l’on se dit « c’est ça », lorsqu’on pose le livre et que l’on se lève, que l’on marche de long en large, avec l’envie de se jeter dans la bataille, et d’aller. D’aller où ? On ne le sait pas encore et on se le demande toujours plus ou moins, même dans la conviction la plus grande et la démarche la plus assurée. Mais on sait au moins quelle est la direction à prendre. La direction pour moi était claire désormais : je devais explorer les incidences que pouvait avoir la pensée non-philosophique dans le domaine plus particulier de la philosophie politique. Je ne savais pas de quelle nature serait ces incidences ; je n’avais que l’intuition d’une puissance à l’œuvre et cette intuition ne s’est jamais démentie ni avec le temps, ni avec l’approfondissement du travail.
A un moment donné, il y a donc un carrefour, un choix et le saut. Vous nous avez souvent rappelé François Laruelle que la non-philosophie est une pensée qui s’acquiert par osmose, dans le temps et la patience, et dans laquelle pourtant on ne peut entrer qu’en effectuant un saut. Le paradoxe n’est ici qu’apparent. L’expérience de ce passage est de l’ordre d’un éternel retour, le retour du choix, quasiment à chaque seconde, d’être là plutôt qu’ailleurs, là entendu comme une pensée à partir du Réel et non pas la manipulation raisonnée, logocentrique de celui-ci. Que reste-t-il de la philosophie politique une fois le saut effectué ? L’essence même du politique n’est-elle pas révélée par ce saut, mais quelle est cette essence ? Mon cheminement dans cette problématique a été guidé par ces questions. Jusqu’à l’obsession et parfois dans une inquiétude angoissée. On ne traite jamais de la question du politique sans danger ; les enjeux sont majeurs et l’abord de certains problèmes particulièrement risqué. On touche là aux rouages les plus sensibles du Monde, en partie dans la mesure où ils sont à son fondement. Et plus j’avançais plus j’en prenais conscience. Vous avez souvent répété à vos apprentis non-philosophes François Laruelle, qu’il ne fallait pas se laisser impressionner par la philosophie ; sentir ce qui est à l’œuvre ne serait-ce que lorsqu’on essaie de changer de terrain, est une expérience incontournable car il n’y a pas de saut possible sans cette expérience. La résistance philosophique, la profonde empreinte du Logos en nous, ne peut être mesurée qu’à l’aune de la pratique ; c’est selon moi tout le sens de l’expression posture non-philosophique, qui est avant tout cette pratique et non une pure théorie qui n’aboutit qu’à des positions de principe sans réalité concrète. S’il y a effectivement autant de non-philosophies possibles que de non-philosophes, c’est ainsi en tout cas qu’elle vit et s’exprime en moi, dans ma vie la plus quotidienne, comme une Lutte permanente.
Aussi et d’autant plus, n’ai-je pas cheminé dans ce sujet en toute sérénité, loin s’en faut. J’avoue d’ailleurs n’en avoir compris le sens profond qu’assez récemment, au cours de la dernière année. Je dois dire que d’une certaine manière, ce sujet m’a traitée autant que je l’ai traité. Je l’ai découvert peu à peu et ses ressources comme ses implications me sont apparues progressivement, mais seulement à partir du moment où j’ai trouvé le moyen de le traiter autrement que de manière exclusivement philosophique. J’ai pu ainsi constater que l’intimidation de la philosophie s’exerçait non seulement sur le fond mais aussi sur la forme. Au départ, j’ai voulu explorer toutes les pistes bibliographiques qui correspondaient au champ de mon sujet ; c’était faire fi de la complexité que peut représenter de ce point de vue un sujet transversal qui peut aisément s’étendre sur les 2500 ans de philosophie occidentale. De plus, aussi datée que puisse paraître au premier abord la philosophie dite du Sujet, elle trouve en réalité ses fondements et ses présupposés bien antérieurement à sa formulation et à partir de multiples chemins d’élaboration. Aussi explorer l’ensemble de ce cadre spatio-temporel apparut bientôt impossible à mener à bien dans le temps imparti à l’écriture d’un doctorat ; de plus, en procédant ainsi, je perdais de vue mon propos non-philosophique. Je résolus donc de reprendre mes travaux de maîtrise et de DEA (respectivement intitulés de la philosophie comme autorité et le sujet ou la démocratie en question) en approfondissant mes intuitions précédentes et en suivant les pistes bibliographiques que j’avais préalablement dégagées. De ce point de vue, mon travail s’apparente beaucoup plus à un chantier archéologique qu’à une étude exhaustivement philosophique. Les hypothèses que j’ai formulées et qui constituent les deux premières parties du recueil sont issues de cette réflexion préalable. Le cheminement par hypothèses est pour moi l’une des expressions qui traduit le plus fidèlement l’esprit de l’approche non-philosophique d’un problème, la non-philosophie posant comme principe le refus de la Prétention au Réel et d’une quelconque Décision le concernant. Ma première hypothèse est ainsi intitulée la structure invariante du sujet est une unité divisée ; elle situe la problématique du sujet dans la philosophie générale à partir de la Vision et des principes spécifiques de la non-philosophie. Ma seconde hypothèse est intitulée le sujet philosophique est un sujet politique : il fait cercle avec le mécanisme de son assujettissement ; cette hypothèse traite plus particulièrement du traitement politique du sujet opéré par la philosophie et donc de philosophie politique. Au départ, une troisième hypothèse était prévue mais mon parcours au cœur des deux précédentes a révélé que si une troisième partie était nécessaire, elle n’était pas de l’ordre de l’hypothèse ni de la synthèse mais de quoi d’autre ?
C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Alice. Je ne l’avais pas vraiment rencontrée auparavant, ne m’étant jamais penchée sur le texte même d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll ; mais l’analyse deleuzienne d’Alice dans Logique du sens m’a interpelée et je décidai d’aller voir de plus près. Je peux dire aujourd’hui d’Alice, un peu à la manière de Flaubert, Alice c’est moi, Alice c’est nous ou, plus précisément : Alice, c’est le sujet. Ce sujet qui découvre par l’absurde et en miroir ce qu’il est au Monde, à savoir un sujet assujetti ; un sujet qui découvre peu à peu le mécanisme de son assujettissement et décide de s’en affranchir, et ce à partir d’une seule et unique chose, la Vision. Alors loin de moi l’idée de prétendre que L. Caroll était un non-philosophe qui s’ignorait. Ce n’est aucunement mon propos. Au travers du cheminement d’Alice dans son rêve, ce qui m’est apparu de manière claire et précise, probablement parce qu’imagée et métaphorique, c’est le labyrinthe, la structure labyrinthique du processus d’assujettissement, plus particulièrement de l’assujettissement politique, et donc la structure opératoire du pouvoir en général. Ma lecture non-philosophique d’Alice est venue éclairer l’ouvrage de Carroll sous un jour nouveau, étonnant, alors que dans le même temps, ce personnage donnait une visibilité sans précédent à ce que je venais de découvrir non-philosophiquement. C’est à ce moment que j’ai pris la décision de remanier complètement mon plan et de supprimer toute hiérarchie entre les chapitres qui sont devenus plutôt des articles, qui jalonnent mon parcours au cœur du labyrinthe. Ils constituent les étapes du cheminement, sortes de pièces ou de chambres à visiter ; toutes correspondent d’une manière ou d’une autre, soit directement soit indirectement, et finissent par déboucher sur un centre. La méditation d’Alice, qui constitue la troisième et dernière partie de mon travail, est ce centre. C’est le personnage d’Alice qui, en m’ouvrant l’espace d’un ailleurs, m’a ramené à un principe essentiel de la non-philosophie : la détermination en dernière Identité. Mes deux hypothèses restaient un mélange de philosophie et de non-philosophie ; je le savais très bien cette analyse faisait partie de mon travail mais pour moi, c’était insufisant car je voulais opérer ce saut de la philosophie à la non-philosophie et pouvoir si possible le donner à voir. Alice m’a redonné formellement cette possibilité, l’opportunité de parler d’ailleurs, de l’Identité radicale qui avait déterminé ces hypothèses et qui constituaient le cœur de la réflexion, le centre du labyrinthe. Alice c’était là d’où je parlais et ce lieu, je devais le décrire pour donner accès à l’intelligibilité de l’ensemble. Elle me permettait de traduire le saut, sinon intraduisible de la philosophie à la non-philosophie, du Logos à la méditation, au plus près possible du Réel, tout en sachant que le Réel restera toujours partiellement inaccessible. C’est pourquoi cette troisième partie peut sembler, sur le fond comme sur la forme, éloignée du propos général mais ce n’est là qu’une apparence.
Sans doute faudrait-il un ouvrage entier consacré au texte de Caroll et à ses liens avec la non-philosophie et ce n’est là que l’une des pistes qu’ouvre ce travail de doctorat. Il appelle également une étude approfondie des liens entre certains philosophes et la non-philosophie : des auteurs qui font symptôme, ceux qui ont mené leur réflexion aux limites de la philosophie ou ceux qui se sont toujours plu à rester à la marge – je pense bien sûr à Nietzsche, Heidegger et Deleuze sur lesquels de tels travaux ont déjà été entrepris mais qui peuvent être encore développés, approfondis, notamment plus particulièrement autour de la thématique politique ; jepense également à Foucault, à Spinoza, à Levi-Strauss et pour ne citer qu’eux. J’aurais également souhaité ouvrir plus avant ma réflexion vers des domaines de connaissance voisins de la philosophie comme la psychologie et la psychanalyse, l’anthropologie et l’ethnologie ou même les neurosciences. C’est pourquoi ce doctorat tel qu’il se présente à vous aujourd’hui peut plutôt être envisagé comme une tête de pont ou un embarcadère, le descriptif d’une vision, un tableau ou l’esquisse des études qu’il me sera loisible d’aborder au cours des quarante prochaines années. Cependant, il n’y a pas d’Eldorado, pas de terre promise à atteindre, nulle utopique Arcadie où s’installer de manière définitive : le saut n’est jamais effectué une fois pour toutes, et ainsi chemine-t-on de labyrinthe en labyrinthe mais de manière malgré tout toujours plus fluide, et plus sereine car la lecture des lieux est facilitée par l’expérience - et la Vision. Celle-ci s’acquiert une fois pour toutes ; le terrain peut être plus ou moins accidenté et le brouillard s’épaissir parfois dangereusement, mais la perception du labyrinthe en tant que labyrinthe permet toujours tôt ou tard de se jouer de ses pièges et de ses tentatives d’enfermement. C’est un travail à la fois personnel et professionnel qui m’intéresse au plus haut point et auquel je donnerai la priorité à l’avenir, quelle que soit la forme que cette ouverture créative puisse prendre.
J’ai pour vocation de chercher, de découvrir et d’écrire. D’écrire pour dire. Pas pour paraître au Monde avec un titre et lui greffer ma propre suffisance. Mais pour le seul plaisir de la découverte, avec néanmoins le sentiment d’une urgence. Dans ce Monde qui court, s’ennuie, se divertit beaucoup, énormément, boulimiquement et même bruyamment, je pourrais choisir le silence, je pourrais choisir de me taire pour vivre en paix. Mais je préfère faire comme si c’était la guerre. Car cette guerre existe même si elle n’est pas visible ; elle existe dans la mesure où les Hommes sont des êtres de paroles et qu’ils savent dès les premiers mots qu’ils prononcent, lorsqu’ils ne sont encore que de tous petits enfants, que la parole est un instrument de pouvoir, probablement le plus puissant qui soit, mais aussi le plus accessible qui soit. Dans cette mesure, se taire c’est céder la place au pouvoir, laisser la parole à ceux qui l’utilisent pour assujettir et aliéner. Je ne peux pas faire ce choix. Je suis au Monde. Et être au Monde c’est aussi accepter d’y rester, d’y vivre, de donner, de transmettre la vie, d’éloigner la souffrance. Choisir la vie c’est être-en-Lutte : se révolter contre ce qui opprime ses ressorts les plus profonds, s’indigner, être dans l’interrogation permanente du pourquoi mais aussi et surtout du comment.
De ce point de vue, j’ai conscience d’avoir le luxe de pouvoir mettre chaque jour mon activité dans ce Monde en phase avec mon Identité humaine la plus radicale. C’est pourquoi c’est une joie profonde de me trouver devant vous ici aujourd’hui. Ce moment qui m’est consacré, à moi, à ma pensée, à ce travail, je le vis comme un privilège. Messieurs les membres du jury, je tiens à vous remercier du temps que vous avez consacrez à son étude ; je sais la valeur du simple fait d’être lu avec attention, là où d’autres passent leur vie dans la solitude d’un travail méconnu, ignoré ou méprisé. Ce moment fait sens pour moi dans la mesure où il pourra me permettre à l’avenir de poursuivre mes recherches et ma démarche personnelle. Mais surtout, si, au delà de vous, je sais me rendre accessible et disponible à la souffrance et à la misère de ceux qui malheureusement ne peuvent plus dire ou ne l’ont jamais pu. Il ne s’agira jamais de parler à la place de... ni au nom de, car je revendique de n’en avoir pas le droit. Mais de parler à partir de notre Identité commune, que je me plais à appeler notre comm-Unauté, pour l’éclairer par mes propres moyens, comme d’autres le font par ailleurs, dans des domaines différents, avec leurs propres outils.
Si des personnes comme moi, parviennent encore aujourd’hui à ce niveau, précisément dans cette discipline, avec un parcours totalement atypique et parfois même chaotique, des personnes dont l’existence n’est pas totalement placée sous le signe de l’efficacité, de la rentabilité et de la vitesse, mais à l’inverse, de la lenteur, de la joie et de la découverte hasardeuse, alors c’est qu’il existe encore un espoir pour ce pays ; qu’il n’est pas encore tout à fait corrompu, vendu à ceux que je considère personnellement comme les ennemis de notre cœur Humain le plus radical. Quelle que soit l’issue de ce moment que nous allons passer ensemble autour de ce travail, sachez que je suis déjà profondément heureuse que cet instant existe.
Je voudrais remercier également, les membres de cette assemblée, qui sont venus parfois de très loin m’apporter leur soutien et me témoigner leur amitié ou leur affection en ce jour, exceptionnel pour moi. De tout cœur, merci.
Messieurs les membres du jury, je suis à présent à votre disposition pour répondre à vos questions.
Sophie Lesueur